





A
marée basse, dans une marmoréenne immobilité,
les légionnaires géants de très païennes
centuries romaines montent la garde devant la très chrétienne
abbaye du Mont Saint Michel. Voilà à quoi me
font toujours songer, noires verticales dans la lumière
pâle, les bouchots à l’alignement entre
Cherruex et Cancale. Puis, comme nourritures spirituelles et
nourritures terrestres peuvent sans dommage s’enchaîner
les unes aux autres, je respire à pleins poumons l’air
iodé, et, à l’avance, je me régale
des moules que je vais cuisiner.
Un bouchot est une ligne de pieux en chêne, de 4 à 5 mètres
de haut et de 12 à 25 centimètres de diamètre, qu’il
faut renouveler tous les huit ans. Les moules ont une prédilection pour
ce type d’habitat sur lequel elles se fixent en grappes. On s’en
rendit compte par hasard au XIIIe siècle grâce à Patrick
Walton, un marin irlandais naufragé qui, pour améliorer son ordinaire,
installa sur la grève des filets verticaux fixés sur des pieux.
Les poissons ne s’y prirent point ; en revanche, des moules squattaient
les pieux et y prospéraient. Il les mangea, les trouva meilleures que
leurs sœurs des rochers, et décida de recommencer l’expérience
sur une plus grande échelle. Les bout choat ( de bout, clôture et
choat, ou koat, bois) qui devinrent bouchots étaient inventés.
Au XIXe siècle, des Charente où cette pratique avait vu le jour,
ils gagnèrent en Bretagne l’embouchure de la Vilaine, la région
de Brest, les Cotes d’Armor et, vers 1950, la baie du Mont saint Michel.
Les mytiliculteurs, en mai, font venir leurs naissains de Charente, où les
eaux sont plus favorables, au développement des jeunes larves. Elles arrivent
sur des cordes de captage en chanvre, passent deux mois d’acclimatation
dans leur nouvelle résidence sur un « chantier », puis la
corde est enroulée sur les pieux, à raison de trois mètres
pour chacun. La nature fait le reste sous le contrôle des producteurs.
Un an plus tard, coquille noire bleutée ou violacée, chair orangée,
les moules de la baie sont prêtes à être consommées.
Nourries d’une mer très riche en plancton, perpétuellement
brassée par l’amplitude des marées, goûteuses tout
en finesse, sans être trop fortes, ce sont les plus succulentes que je
connaisse, au point de n’en pas vouloir d’autres.
Toute leur saveur tenant à leur goût naturel et à leur fraîcheur,
simplement préparées en marinière avec un bon vin blanc,
elles font un plat simple et excellent. La crème fraîche leur apporte
une onctuosité délicate ; et les épices une note plus dépaysante
qui leur convient parfaitement. Chez moi on se délecte d’un velouté de
moules au curry, une fois encore cette jonction qui me plait tant de l’ici
et de l’ailleurs.