





Les
anciens de Cancale évoquent, entre sourire et nostalgie,
le vieux temps où quand il s'agissait de construire
une bisquine, le patron s'en allait en forêt choisir
l'arbre dont il ferait son mât. Bois et bateau, longtemps,
les deux allèrent ensemble. Au-dehors et au-dedans.
Cœur de chêne pour la quille. Châtaignier
pour les embarcations plus légères. Teck et
acajou pour les ponts, les aménagements intérieurs
des grands voiliers luxueux, des transatlantiques magnifiques,
le plus noble des matériaux était la plus belle
conquête du marin, sécurisant et chaleureux à voir,
vivant à toucher, odorant à respirer. L'amoureux
véritable des voiliers ne peut qu'être sous
le charme d'un vieux gréement. Avec lui, le rapport
est constant, intime. Il faut le caréner, l'entretenir
tout le temps comme un ami vivant, on peut le caresser. On
s'y fatigue, s'y écorche les mains, mais en même
temps c'est un plaisir.
Ces vieux gréements, il y a moins d'un quart de siècle, on les
croyait voués à une inéluctable disparition, condamnés
au délabrement, abandonnés dans la tristesse des vasières.
Beaucoup de bateaux de pêche eurent cette lamentable fin de vie. Le moteur
avait sonné le glas des voiles de travail et l'essor de la plaisance consacré l'avènement
du polyester. A Douarnenez, il ne restait aucune des neuf cents chaloupes qui,
au début du siècle, armaient à la sardine. Mêmes désastres
dans les autres ports. Plus de sinagots, de bisquines, de lougres, de chaloupes
de pilotage, de cotres ni de dundees. Plus de malamoks, ces chalutiers bigoudens
de bon chêne, baptisés du nom d'un oiseau légendaire.
Le patrimoine maritime de la France sombrait corps et biens. Une poignée
de Bretons fous de mer refusa ce Trafalgar. Vers la fin des années 1970,
ils commencèrent à arpenter tout le littoral, en quête d'épaves
intéressantes, crayons en main pour relever les cotes, épluchant
les documents anciens, interrogeant les vieux matelots qui avaient navigué à la
voile. Les associations se multiplièrent. A Douarnenez, épicentre
de cette croisade, s'installèrent presque simultanément la Fédération
régionale pour la culture maritime assurant le lien entre ces associations
et les collectivités territoriales, le Chasse-Marée, revue d'histoire
et d'ethnologie maritime unique en son genre, et « Treizour » qui
préfigurait le futur musée du Bateau de Port-Rhu. La résurrection
commençait. Certains voiliers traditionnels, dont il ne restait que des épaves
ou des documents, comme Le Renard de Surcouf, La Recouvrance, goélette
de guerre de 42 mètres de long construite au début du XIX siècle,
d'autres, moins prestigieux mais tout aussi importants pour la mémoire
des mers, furent copiés à l'identique.
Des marins pêcheurs transformèrent en voiliers de plaisance les
embarcations qu'ils auraient dû détruire, selon la volonté de
l'Union européenne, en raison d'un plan de réduction de la flotte
de pêche. De nouveau, il y eut des vieux gréements sur la mer. Leur
première fête eut lieu à Pors-Beach au début des années
1980. Cinq mille curieux. Un million et demi de personnes pour les deux mille
cinq cents bateaux de Brest 96. Entre-temps, régates et fêtes se
sont multipliées du nord au sud de la Bretagne. Il y eut un millier de
voiliers traditionnels pour Douarnenez 98. Fêtes de la mer, fêtes
des copains de longue date et de ceux qui ne se connaissaient pas auparavant
mais le deviennent. A Camaret, à Saint-Malo, à Cancale, sur l'île
aux Moines et ailleurs encore, des chantiers navals restaurent ou construisent
des bateaux traditionnels. Les charpentiers de marine sont toujours de sacrés
professionnels. Si vous vous laissiez tenter, n'oubliez pas d'embarquer avec
une pipe porte-chance : le tabac, on l'assurait naguère, attire le poisson.