L'oignon rose

Des oignons « paille », des oignons grelots, des variétés à récolte précoce et d’autres à cueillette tardive, un tour sur les marchés à n’importe quelle saison, fait la démonstration que nous n’en manquons pas. Autour de chez moi, vers juillet, quand les maraîchers, après les avoir arrachés, les laissent un peu sécher sur la terre chaude, tout le pays sent la soupe à l’oignon.
Mais entre toutes les espèces, le plus fameux oignon qu’ait jamais produit notre région est le tendre, savoureux, et plutôt doux oignon rosé de Roscoff qui a en outre l’avantage de bien se conserver. Vers l’an 1828, cet oignon rosé était déjà cultivé avec succès dans les terres fertiles du Léon. Un jeune agriculteur entreprenant, à la tête d’une belle récolte, eut l’idée de s’ouvrir un nouveau marché. De ses oignons, il chargea une gabarre et mit le cap sur Plymouth. Quelques mois plus tard, il revenait, gabarre vide et, preuve de sa réussite, ramenait du pain blanc, un luxe ignoré de ses concitoyens à l’époque.
D’autres producteurs tentèrent à leur tour l’aventure : 200 en 1860, 1300 en 1909, 1500 en 1929 se firent vendeur d’oignons. La demande était telle alors que des bateaux, sans cesse de juillet à mars, faisaient la navette de Roscoff à Liverpool, Cardiff, Dundee, Inverness et autres ports britanniques, tandis que les vendeurs, à vélo, guirlandes odoriférantes autour du cou, transportant parfois jusqu’à cent kilos, assuraient la distribution, tirant les sonnettes du matin au soir, dormant dans les entrepôts, de six à huit mois durant sans remettre le pied en Bretagne. Les mineurs et les dockers leur faisaient fête, ils adoraient ces rosés de Roscoff qu’ils mangeaient crus. Bientôt les livreurs à vélo furent affectueusement baptisés « les Johnnies » par leurs clients. Etre « johnny » était devenu un métier.
Quelques Roscovites vendent toujours leurs oignons en Angleterre, mais leur tournée se fait en camionnette. En 1996, Paul Caroff, figure locale aussi bien à Roscoff qu’à Pool, un petit port du sud de l’Angleterre où il débarqua pour la première fois en 1951, en compagnie de son père, battit un record : cinq tonnes vendues en cinq semaines.
L’oignon rosé de Roscoff est toujours cultivé, toujours succulent, on le trouve sur les marchés. Restent aussi quelques Johnnies qui vendent leurs tresses pour le plus grand plaisir des touristes britanniques et des consommateurs locaux. En plus, ils ont leur musée installé dans la Chapelle Sainte Anne sur le vieux port.